ARCHITECTURE - Architecture et société


ARCHITECTURE - Architecture et société
ARCHITECTURE - Architecture et société

À côté des impératifs esthétiques et techniques, les problèmes d’usage occupent une place importante au sein de la discipline architecturale. Constitutive de l’espace urbain, présente en des points névralgiques du territoire qu’elle contribue à structurer, l’architecture possède une portée sociale qui transcende les spécificités de telle ou telle commande; elle est inséparable d’une prise en compte des pratiques et des stratification de la société. Dans bien des cas, cette prise en compte ne se borne pas au seul constat de la situation existante. Le projet se pare en effet d’une dimension volontariste qui peut contribuer à modifier l’ordre dominant, que ce soit pour le parachever, le réformer ou le renverser. L’architecture se révèle alors porteuse d’enjeux qui dépassent le cadre des formes et de leur évolution. Longtemps implicites, ces enjeux sont clairement perçus et théorisés à la Renaissance quand apparaît l’architecte humaniste moderne. Au XVe siècle, les réalisations de Filippo Brunelleschi ou les écrits de Leon Battista Alberti contribuent à faire émerger la question des relations entre architecture et société. Celle-ci va recevoir par la suite toutes sortes de réponses. Ce sont certaines de ces réponses que nous voudrions évoquer, dans la mesure où elles permettent d’éclairer les termes du débat contemporain.

1. Le projet humaniste

L’architecture de la Renaissance italienne s’accompagne dès le départ d’une réflexion politique et sociale. La coupole de la cathédrale de Florence conçue par Brunelleschi veut magnifier le pouvoir de la cité ainsi que l’excellence de ses institutions. Celles-ci sont aux mains d’une oligarchie patricienne imprégnée par les conceptions humanistes, une oligarchie qui veut faire de sa ville une «nouvelle Rome» où le prestige culturel irait de pair avec une rationalisation de la production et des échanges. L’œuvre de Brunelleschi peut se lire comme la recherche d’un cadre architectural et urbain adapté à cette ambition de rationalisation. Son exploration des techniques de perspectives instaure un espace de relations mesurables entre les objets bâtis comme sont mesurables les quantités manipulées par le commerce. L’emploi d’un vocabulaire à l’antique à la fois rigoureux et fécond participe du même dessein. La raison humaine doit triompher dans les arts comme elle triomphe déjà dans les affaires de la cité. Dans le même ordre de préoccupations, il n’est pas interdit de rêver à des entreprises autrement plus radicales que la réalisation de tel ou tel projet, entreprises qui verraient se substituer à la ville historique, marquée par les accidents de son développement, une ville idéale conçue en fonction des seules exigences de la raison. Tel est le pas que franchit parmi bien d’autres Filarète (1400-1469 environ), lorsqu’il consigne sur le papier le plan d’ensemble et le détail des principaux édifices de Sforzinda dans les années 1460, une ville imaginaire dont la régularité tranche sur le dédale de la structure urbaine médiévale.

La réflexion politique et sociale s’approfondit dans l’œuvre de théoricien d’Alberti. Les règles données dans son De re ædificatoria concernent aussi bien l’architecture que la société dont elle doit satisfaire les besoins. Il s’agit pour lui de rechercher une harmonie des formes et des usages en ayant recours au vocabulaire antique sans pour autant tomber dans une imitation servile. Théorie architecturale et ambition critique vont de pair chez un penseur que son itinéraire a confronté à la diversité des situations politiques de la péninsule italienne, de Florence à Rome. Avec Alberti achèvent de se préciser en outre les relations entre l’architecte et le pouvoir que tentait déjà d’établir un Brunelleschi. Investi de la légitimité intellectuelle que lui confère la maîtrise de la culture humaniste, l’architecte se veut au service du politique dans ce qu’il contient d’universel et de raisonnable.

Mais une telle ambition va se heurter très vite à la nécessité de composer avec l’irrationalité apparente de certains événements historiques. À la charnière des XVe et XVIe siècles, le déclin économique de l’Italie en proie aux luttes intestines comme à la convoitise étrangère vient assombrir l’horizon intellectuel et moral. Le projet humaniste ne survivra pas longtemps à ce rappel brutal de la réalité et des conflits dont elle s’accompagne. Le maniérisme, qui s’inspire pour partie des recherches de Michel-Ange, de sa mise en tension des éléments classiques qui leur confère une expressivité bien différente de l’harmonie sereine que recherchaient Brunelleschi ou Alberti, illustre à sa façon la perte de confiance qui affecte un milieu architectural confronté aux incertitudes du temps.

En retrait de l’ambition de mise en ordre totale du monde au nom de la raison qui avait caractérisé les architectes de la première Renaissance italienne vont s’élaborer des entreprises de rationalisation au moyen de l’architecture beaucoup plus limitées. Parmi elles, une mention spéciale doit être faite de la réponse apportée par Andrea Palladio (1508-1580) aux problèmes que pose à la noblesse vénitienne l’exploitation de ses vastes propriétés terriennes dont le revenu doit prévenir les risques liés au grand commerce international. Conçues comme autant d’unités socio-économiques autonomes, les villas palladiennes renvoient à un souci de mise en valeur foncière remarquablement cohérent. À partir du XVIIe siècle, la référence fréquente des architectes anglais puis américains à Palladio sera liée à une recherche de l’efficacité spatiale et fonctionnelle assez comparable.

2. Vitruvianisme et société d’ordres

Au cours de l’Âge classique, les cités indépendantes, dont Florence avait constitué l’un des exemples les plus achevés, voient progressivement leur influence diminuer au profit des grands États territoriaux comme la France, l’Espagne, l’Autriche ou l’Angleterre. Ce processus s’accompagne d’une transformation en profondeur des rapports entre architecture et société. La discipline architecturale ne se réclame plus d’une raison antérieure à l’exercice du pouvoir et, par conséquent, investie d’une fonction critique par rapport à lui. Elle se veut entièrement au service du prince et de l’ordre qu’il incarne. L’œuvre d’un architecte comme Bernin (1598-1680) est, par exemple, tout entière vouée à l’exaltation de la papauté; quant à la figure de l’architecte du roi, elle s’impose dans de nombreux pays, à commencer par la France. La hiérarchie terrestre n’est jamais, cependant, que l’une des manifestations d’un plan divin qui embrasse la création tout entière. En magnifiant les puissants de ce monde, l’architecture reflète également l’organisation générale des êtres et des choses voulue par Dieu. Ainsi se trouve préservé le caractère universel de ses fondements.

Idéalement, l’architecture doit exprimer la grandeur du prince, celle des premiers de ses sujets, puis le système descendant des conditions qui contribue à structurer les sociétés d’ordres d’Ancien Régime. «Les ordres sont dignités permanentes et attachées à la vie des hommes», écrit au début du XVIIe siècle le juriste Loiseau. L’architecture est censée se régler sur leur gradation, du haut clergé et de la noblesse aux conditions plus modestes de bourgeois et d’artisan. Ce travail de différenciation sociale doit trouver sa contrepartie dans l’unité des principes auquel il a recours, de même que la société est à la fois profondément unitaire et composée d’organes différents comme un grand corps. En pratique, les églises et les palais du clergé et de la noblesse constituent l’essentiel de la commande architecturale. Au même titre que le système dans lequel ils s’insèrent, leur composition traduit un souci de gradation des espaces en fonction de leur destination et du rang de leurs occupants. Centré sur la chambre du roi, offrant une série de séquences spatiales clairement hiérarchisées, le château de Versailles constitue de ce point de vue un modèle insurpassable.

En marge de ce type de programme, l’architecture concourt également aux projets de rationalisation limitée dont le pouvoir est porteur. Des liens nombreux l’unissent à la fortification et à l’aménagement territorial et urbain. Certains architectes peuvent être en outre chargés de donner des plans d’ateliers et de manufactures. C’est ainsi qu’un François Blondel (1618-1686) conçoit la corderie de Rochefort au milieu des années 1660.

Dans un premier temps, la théorie vitruvienne s’adapte parfaitement à cet ensemble de contraintes. Par l’intermédiaire de son recours constant à la proportion, elle apparaît comme une véritable science de l’ordre. Ne se réclame-t-elle pas en outre de principes en nombre restreint qui autorisent par la suite tout un travail de différenciation? Aux puissants les ordonnances les plus riches, aux propriétaires de rang inférieur des ornements plus modestes. Telle est bien la leçon qui se dégage des recueils d’habitations élaborés par Serlio ou par Le Muet. Proche parente de la pensée scientifique et technique, la théorie architecturale intègre enfin sans difficulté les impératifs de rationalisation du pouvoir.

Cette convergence entre l’idéal vitruvien et la vision sociale d’Ancien Régime est particulièrement prononcée dans le classicisme français, comme en témoigne la création de l’Académie d’architecture en 1671, création qui dote la discipline architecturale et ses représentants les plus émiments d’un statut officiel. Mais une telle convergence a tout de même ses limites. La diversification des usages qui s’amorce au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle va progressivement mettre en crise l’idée d’une gradation continue d’effets reproduisant trait pour trait celle des conditions. La recherche d’une plus grande commodité de l’habitation et les progrès de la distribution intérieure qui en découlent vont déstabiliser quant à eux les schémas de composition traditionnels. D’un point de vue théorique, ces différentes évolutions vont être interprétées en référence à la notion de goût dont les variations commencent à préoccuper les architectes à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles.

3. L’architecture touchée par les Lumières

«On dit en général du goût que c’est un certain je-ne-sais-quoi-qui-plaît», déclare l’architecte Germain Boffrand dans son Livre d’architecture en 1745, en ajoutant que «cette idée est bien vague». Aussi imprécise soit-elle, la référence des architectes des Lumières au goût n’en témoigne pas moins de leur souci de mieux répondre à la demande sociale des élites, quitte à faire quelques entorses aux canons vitruviens. En France, la période rococo qui s’ouvre peu après la mort de Louis XIV voit l’approfondissement des recherches concernant les agencements intérieurs. Les exigences du paraître doivent composer avec un désir d’intimité grandissant qui conduit à spécialiser les pièces de l’habitation, à multiplier les cabinets, les garde-robes et les dégagements, tandis que les premiers couloirs font leur apparition dans les demeures de la noblesse et de la grande bourgeoisie. L’enseignement d’un Jacques-François Blondel (1705-1774), le plus grand professeur d’architecture du XVIIIe siècle, reflète cette évolution. La réflexion sur les usages et leur traduction architecturale s’approfondit par la suite, en même temps que naît une opinion publique indépendante du pouvoir monarchique avec laquelle les hommes de l’art vont devoir compter désormais.

L’utilité publique constitue l’un des maîtres mots de cette opinion influencée par la pensée des philosophes et des premiers économistes. De nouvelles interrogations se font jour du même coup. Empêtrée dans le carcan du vocabulaire classique, l’architecture ne risque-t-elle pas de négliger l’utilité, alors qu’il s’agirait pour elle de concourir à une réforme de la société qui paraît de plus en plus nécessaire aux esprits éclairés? La pratique architecturale la plus ordinaire, celle qui consiste à élever des immeubles de rapport dans les villes, obéit déjà à des impératifs de rentabilité. Sans tomber dans la pauvreté formelle de ses productions, ne conviendrait-il pas de rénover la grande commande architecturale, d’en redéfinir les principes, d’en étendre le champ, d’en varier les moyens? Une bonne part de l’œuvre d’un Claude Nicolas Ledoux (1736-1806) peut se lire dans la perspective de ce dessein de rénovation. Conçue au début des années 1770, la saline d’Arc-et-Senans constitue le prototype d’une architecture utile, en même temps qu’elle témoigne de la mise au point d’un nouveau vocabulaire formel à base de volumes simples et autonomes, de contrastes violents à vocation symbolique entre ombre et lumière, surfaces nues et ornementation. Il s’agit ce faisant de jouer sur les sensations éprouvées par le spectateur, de le moraliser en faisant appel à ses sentiments les plus élevés. L’architecte emploiera le même vocabulaire lorsqu’il sera chargé, autre projet utile, de la conception des barrières d’octroi de la capitale, les Propylées de Paris, dans les années 1780. Ces Propylées présentent en outre une variété de partis qui ne tient plus seulement à l’emploi des ordres d’architecture, mais à l’exploration des possibilités combinatoires du carré et du cercle, à une démarche d’investigation typologique qui s’affranchit des modèles de composition traditionnels. Ledoux poursuivra son investigation typologique, sur le papier cette fois, lorsque, renouant avec le thème de la cité idéale, il donnera les plans de différents édifices destinés à prendre place autour de la saline d’Arc-et-Senans de manière à constituer la ville de Chaux, une ville dont la description occupe l’essentiel de son traité de 1804 intitulé de manière significative: L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation . En matière d’architecture, l’art, les mœurs et la législation semblent désormais étroitement solidaires.

Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Ledoux n’est pas le seul à entamer une rénovation des principes de la discipline architecturale qui doit la rendre plus perméable aux attentes de la société. Les projets grandioses d’un Étienne Louis Boullée (1728-1799) portent la marque de réflexions assez comparables aux siennes sur le caractère moral et civique de l’architecture. De nouvelles polarités trouvent du même coup leur transcription spatiale: oppositions entre public et privé, équipements et habitations, que l’Âge classique avait tenues à distance au nom de la recherche de la monumentalité. Contrairement au monument qui impliquait la manifestation d’une souveraineté sans partage, le couple équipement-habitation renvoie aux rapports beaucoup plus complexes qui commencent à se nouer entre gouvernement et population. Ces polarités se retrouveront dans les projets élaborés par les architectes sous la Révolution. Elles témoignent à leur manière du passage de la société d’ordres à la société de classes qui s’amorce.

Si la transformation de l’architecture est peut-être plus prononcée en France, où elle est contemporaine de bouleversements politiques majeurs, que dans d’autres pays, la remise en cause des préceptes vitruviens est en réalité générale. Cette remise en cause est par exemple sensible dans les essais de reconstitution de la Rome antique menés par Giovanni Battista Piranesi (1720-1778) en Italie, reconstitution qui s’accompagne elle aussi d’une investigation typologique irréductible aux canons du classicisme. La portée de cette rupture est d’ailleurs clairement perçue par Piranèse, comme en témoignent ses Osservazioni de 1765 où il s’oppose aux vues plus traditionnelles du critique d’architecture Pierre Jean Mariette. Le palladianisme anglais fait preuve de son côté d’un souci d’efficacité sociale et économique qui conduit à une véritable politique de constitution de la ville par fragments. Aux volumes simples et autonomes manipulés par Ledoux, Boullée et leurs successeurs français répondent, d’une certaine manière, les squares et les crescents de Londres, Bath ou Édimbourg. La stricte hiérarchisation des espaces dont avaient rêvé les classiques s’efface au profit d’une succession de séquences à la fois pittoresques dans leur déroulement et répétitives du point de vue des éléments architectoniques auxquels elles font appel. Cette alliance du pittoresque et de la normalisation architectonique constitue l’une des lignes de force du débat sur l’architecture et la ville à la fin du XVIIIe siècle. Déjà en germe dans le célèbre Essai sur l’architecture publié par l’abbé Laugier en 1753, où la ville était assimilée à une forêt régulée par des principes d’édification assez simples, une telle alliance ne fait qu’entériner le nouveau statut dont se pare désormais la discipline architecturale. Répondant à des besoins précis, soumise à la loi du marché dans le cadre d’une économie libérale en voie de constitution, l’architecture ne peut plus prétendre à l’universalité. Ses modes de composition ne sont plus le reflet d’un ordre transcendant; ils sont appelés à cohabiter avec des outils de planification reposant sur d’autres logiques. Même s’il est souvent recherché de manière consciente par les urbanistes et les architectes autour des années 1800, le pittoresque renvoie à un registre d’intervention fragmentaire auquel l’architecture va se voir progressivement réduite.

4. Architecture et «question sociale» au XIXe siècle

Frappées par l’ampleur des transformations engendrées par la Révolution française, puis par les bouleversements dont s’accompagne l’industrialisation, les élites du XIXe siècle sont amenées à s’interroger sur la nature du lien social et sur son évolution. Celui-ci semble menacé à la fois par l’individualisme qui s’est substitué aux réseaux de solidarité traditionnels et par l’émergence d’une classe prolétaire de plus en plus nombreuse dont les revendications constituent une menace pour l’ordre établi. Dans quelle mesure l’architecture est-elle susceptible de contribuer au dépassement des intérêts égoïstes et à l’établissement de relations harmonieuses entre des classes sociales que tout sépare en apparence? Une telle question va hanter de nombreux architectes, théoriciens ou praticiens, préoccupés par l’avenir de leur discipline.

La multiplication des programmes d’équipements et de logements, leur spécialisation croissante, les progrès que connaît l’art de bâtir constituent autant de motifs d’espérance. La construction métallique qui triomphe lors des Expositions universelles fait figure de symbole de cette capacité de réponse aux besoins nouveaux des hommes. Mais la discipline architecturale est aussi marquée par la découverte de la dimension historique, cette composante essentielle des réflexions du siècle dernier. L’histoire de l’architecture permet d’établir la liste des monuments historiques dont l’existence exprime la continuité du génie national. Surtout, elle offre aux éclectiques un répertoire de formes permettant de varier à l’infini l’apparence des édifices, de manière à satisfaire toutes les aspirations d’une clientèle publique ou privée qui se diversifie.

Pour Viollet-le-Duc, cependant, l’histoire de l’architecture n’est pas tout entière placée sous l’égide d’un souci de restauration et de réactualisation du patrimoine. Elle est encore moins destinée à servir de catalogue d’ordonnances toutes prêtes. À ses yeux, la succession des styles renvoie en effet à l’évolution de la civilisation dans son ensemble. L’histoire de l’architecture se confond avec celle des relations entre architecture et société, des relations plus ou moins satisfaisantes selon les époques. Certaines d’entre elles font de l’édification une des manifestations les plus hautes de l’idéal qui les anime, tandis que d’autres s’enferment dans un académisme extérieur aux véritables enjeux du moment. Au cours de la première moitié du XIXe siècle, une telle conception imprègne également les écrits des saints-simoniens sur l’art dont l’influence n’a peut-être pas été assez soulignée. À la suite de leur maître, les disciples de Saint-Simon distinguent entre des périodes «organiques», où l’humanité adhère à un même but, et des périodes «critiques», où le doute et la division règnent en maîtres. Dans les périodes organiques, l’art et l’architecture sont pleinement au service de la société, tandis que les périodes critiques se révèlent incapables de leur assigner une mission précise. Le Moyen Âge apparaît aux saint-simoniens comme une période organique, ce qui donne toute sa valeur à l’architecture gothique. Plus généralement, l’intérêt qu’éprouve le XIXe siècle à l’égard du gothique doit être interprété à la lumière de la fascination qu’exercent la société et la culture médiévales, perçues comme profondément unitaires, sur un âge qui se sent divisé, parcouru de fractures difficiles à surmonter.

À la différence d’un architecte rationaliste comme Viollet-le-Duc sur lequel l’utopie a peu prise, les saint-simoniens croient à l’avènement d’un nouvel âge organique qui verrait la fin des incertitudes du temps et de l’«exploitation de l’homme par l’homme». Une conviction similaire anime les fouriéristes qui, plus précis que leurs rivaux sur le terrain de l’organisation sociale de l’avenir, vont jusqu’à donner les plans de communautés idéales, les «phalanstères», qui doivent permettre selon eux de régénérer l’humanité par un savant mélange d’activités agricoles et manufacturières. Un projet de ce type sera réalisé à Guise sous le second Empire par un ancien ouvrier devenu entrepreneur: Jean Baptiste Godin (1817-1889).

Beaucoup plus rapides en Angleterre qu’en France, les progrès de l’industrialisation s’accompagnent de mutations autrement plus alarmantes. La ville industrielle semble étrangère aux formes les plus élémentaires de la sociabilité; elle ruine qui plus est la santé de nombreux travailleurs sans espoir de retour. C’est pour en conjurer les effets néfastes qu’un Robert Owen (1771-1858) élabore dans les années 1810-1820 des projets de villages modèles, lointains précurseurs des cités-jardins, où cohabitent là aussi agriculture et industrie.

À côté de ce genre d’utopie, la critique anglo-saxonne des méfaits de l’industrialisation atteint son paroxysme sous la plume de l’esthète et critique d’art John Ruskin (1819-1900) qui se fait le chantre d’un Moyen Âge caractérisé par une harmonie profonde entre organisation sociale et processus de production. Plus ambitieuses encore que celles de Viollet-le-Duc, marquées surtout par le refus des formes issues de l’industrialisation, ses théories vont influencer le fondateur du mouvement des Arts and Crafts, Robert Morris (1834-1896). Tout au long de sa carrière, ce dernier tentera de renouer avec une pratique artisanale de l’architecture et des arts décoratifs – artisanale, mais en prise sur les vraies aspirations de l’homme moderne, selon lui. En dépit de ses ambiguïtés, par sa volonté de prendre en compte l’ensemble de l’environnement humain en rapprochant l’art de la production des objets les plus quotidiens, la démarche de Morris constitue un premier jalon sur la voie menant au design industriel contemporain.

La remise en cause des présupposés de la civilisation industrielle ne constitue qu’un des volets de la réflexion urbanistique et architecturale du XIXe siècle. La plupart des politiques, des administrateurs et des hommes de l’art se rallient plutôt à l’idée d’un aménagement plus rationnel des villes et des campagnes, un aménagement qui donnerait à chacun ses chances. En France, l’haussmannisation, qui veut assainir la ville, l’adapter aux flux de la société moderne, est contemporaine d’un ensemble de réflexions et d’expérimentations sur le logement social. Si la construction de logements sociaux occupe peu de place parmi les préoccupations d’Haussmann, Napoléon III, marqué dans sa jeunesse par les idées saint-simoniennes, rêve quant à lui d’une «extinction du paupérisme» qui passerait par la réalisation d’un habitat ouvrier décent. Quelques cités modèles financées sur sa cassette personnelle voient le jour sous son règne. Des patrons éclairés sont animés assez tôt d’un dessein comparable, mais leurs initiatives demeurent d’ampleur modeste. Il faut attendre les dernières décennies du XIXe siècle pour que débute véritablement la construction à grande échelle de logements sociaux. La création en 1889 de la Société française des habitations à bon marché constitue à cet égard un événement significatif. Vers la même époque, la prise de conscience du problème du logement ouvrier devient générale, et la plupart des autres pays européens prennent des mesures incitatives. La pression des revendications ouvrières joue bien entendu un rôle dans cette prise de conscience qui ouvre à la discipline architecturale un nouveau champ d’exercice. Après s’être émues du spectre de la dissolution sociale, les élites bourgeoises entendent désormais faire appel à l’urbanisme et à l’architecture pour conjurer la montée en puissance du socialisme.

5. Modernisation sociale et modernité architecturale

Au début du XXe siècle, le débat architectural devient plus incisif, avec l’apparition des avant-gardes qui se sentent investies d’une responsabilité autrement plus globale que le simple replâtrage des défauts de la société industrielle. Cette société change de toute manière de nature avec l’apparition de la civilisation de masse, des grandes métropoles, des concentrations industrielles et du taylorisme-fordisme. C’est cet ensemble de transformations qu’il faut penser dans le sens d’une plus grande harmonie entre l’homme et son environnement, un environnement constitué dans une large mesure d’artefacts: villes, édifices, objets industriels, dont la conception paraît souvent défectueuse. À l’indispensable modernisation des structures sociales et productives doit correspondre une modernité des espaces, des formes et de leurs usages. Dans le cadre du Deutsche Werkbund, qui reprend à son compte une partie des orientations des Arts and Crafts, l’architecte allemand Peter Behrens (1868-1940) démontre la possibilité d’établir des relations étroites entre art, architecture et industrie. Ces mêmes relations figureront au programme du Bauhaus fondé en 1919 à Weimar et dirigé par Walter Gropius (1883-1969).

Les débuts du Mouvement moderne sont aussi marqués par la coloration éminemment politique d’un certain nombre de réalisations comme le Nouveau Francfort d’Ernst May (1886-1970), qui offre l’exemple d’une collaboration exemplaire entre un architecte et une administration municipale socio-démocrate. C’est une collaboration du même type que recherchent, dans un contexte tout à fait différent il est vrai, les constructivistes russes au début des années 1920. Dans la perspective d’une vie sociale régénérée, la réflexion sur l’habitation collective et ses standards est alors au cœur des recherches de l’architecture moderne, même si un Le Corbusier ne construit guère que des villas à l’époque.

Malgré l’engagement sincère de nombreux architectes, les rapports entre le Mouvement moderne, la société et le pouvoir politique vont demeurer empreints d’ambiguïté. Les avant-gardes se montrent tout d’abord ambiguës, avec leurs effectifs restreints et leur caractère souvent élitiste qui contraste avec leurs préoccupations sociales affirmées. Leur attitude à l’égard de l’histoire, qu’elles tentent d’une certaine manière d’abolir au profit d’une modernité architecturale aux accents définitifs, est pour le moins critiquable, comme ne se privent pas de le souligner leurs adversaires qui se réclament des enseignements de la tradition. Les relations entre modernité architecturale et politique sont complexes à élucider. Certes, le Mouvement moderne rencontre peu d’audience au sein des régimes totalitaires de la première moitié du siècle, ainsi qu’en témoignent la mise à l’écart des constructivistes russes ou la véritable persécution dont font l’objet les tenants les plus orthodoxes de la modernité dans l’Allemagne nazie. Certains architectes n’en sont pas moins tentés par les solutions autoritaires; comment ne pas évoquer à ce propos certaines prises de positions de Le Corbusier au cours des années 1930 ou l’itinéraire d’un Guiseppe Terragni (1904-1942) dans l’Italie fasciste? Plus généralement, la tentation est grande pour les architectes de se mettre au service d’un idéal de rationalisation dont la nécessité transcenderait les clivages politiques.

Passée l’époque des plans en tous genres destinés à exorciser le spectre de la crise économique et de l’anarchie sociale, cette dérive technocratique va se heurter au relatif désintérêt des détenteurs du pouvoir à l’égard de l’urbanisme et de l’architecture. Après la Seconde Guerre mondiale, la planification sera surtout économique, et la discipline architecturale ne sera plus convoquée que pour prêter main-forte à une production du bâti soumise aux impératifs de rapidité et de rentabilité. Le triomphe d’un certain nombre de dispositifs spatiaux élaborés au sein du Mouvement moderne dans la pratique urbanistique et architecturale des années 1950 ne doit pas faire oublier l’échec rencontré par les avant-gardes dans leurs tentatives de refonte de l’environnement humain dans sa globalité. Cet échec rend problématique la notion même d’avant-garde. N’assiste-t-on pas en France à la récupération d’une partie des enseignements du Mouvement moderne par l’École des beaux-arts? Assorties parfois de considérations sociologisantes, l’esthétique du plan-masse à laquelle sacrifient de nombreux architectes chargés de la conception des grands ensembles renoue du même coup avec un académisme que l’on aurait pu croire condamné.

6. L’architecture au risque de la communication

La monotonie de l’urbanisme moderne, le caractère inhumain de certaines de ses réalisations ne tardent pas à faire l’objet de critiques sévères. Dans les années 1960-1970, deux directions se font jour pour sortir de cette crise des rapports entre architecture et société. Tandis que certains architectes demeurent animés d’un optimisme technologique sans faille et que l’on voit se multiplier les projets de mégastructures et de «villes cybernétiques», ou plus simplement de grandes opérations dont les formes rompent avec les canons du Mouvement moderne, les partisans d’un urbanisme et d’une architecture respectueux des modes de constitution de la ville ancienne enrôlent également de nombreux hommes de l’art sous leur bannière. Au milieu des années 1970, la récession économique va donner pour un temps l’avantage aux seconds sur les premiers, la taille décroissante des programmes s’accordant assez naturellement avec des doctrines qui érigent la modestie au rang de vertu cardinale de l’architecture. Le changement de conjoncture aidant, il semble que l’on assiste aujourd’hui au retour d’une conception plus volontariste de l’urbanisme et de l’architecture, sans que ce retour s’accompagne pour l’instant d’un renouvellement notable de la réflexion sur les rapports entre société et processus d’édification. Cette lacune est provisoirement comblée par un ensemble de discours sur la communication qui tend à transformer l’architecture en un média au service des politiques de l’État, des collectivités locales ou des grands groupes industriels. L’accent mis sur la communication va de pair avec une recherche de la monumentalité qui se contente parfois de manipuler des symboles voyants, comme pour mieux faire oublier les mouvements de rationalisation qu’enregistre la production quotidienne du bâti, la rendant de moins en moins perméable à l’architecture. Les risques que comporte cette nouvelle situation peuvent sans doute être conjurés. Mais il faut pour cela redéfinir les enjeux sociaux de la discipline architecturale au moment où les grands idéaux communautaires donnent des signes de faiblesse de plus en plus évidents.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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